Seconde partie d'un entretien avec
Copeau à propos du « bien commun », Bertrand de Jouvenel,
l'anarchisme individualiste et La Fayette |
propos recueillis par Grégoire Canlorbe |
Copeau, né en 1976,
est le fondateur de l’association liberaux.org,
dont il a assumé la présidence de 2002 à 2006. À ce titre, il a fondé la plupart
des sites qui constituent encore actuellement la galaxie liberaux.org:
le forum éponyme, catallaxia, librairal, wikibéral,
et enfin le pure player Contrepoints.
Diplômé de l’ENA et haut fonctionnaire, Copeau dénonce de l’intérieur un système
qu’il ne connaît que trop bien. Depuis plus de 15 ans, il fréquente au quotidien
les élus, locaux comme nationaux, et observe leurs stratégies, leurs caprices et
leurs manies. Il livre les résultats de ces années d’enquête dans Les
Rentiers de la Gloire, un
pamphlet mené sur le ton de l’invective, de l’ironie et de l’humour, tout
récemment publié aux Belles Lettres. Son pseudonyme est un clin d’œil au héros
libre et intransigeant du
Bonheur insoutenable d’Ira
Levin.
Un leitmotiv de
votre essai est que les hommes d’État sont en premier lieu préoccupés par leur
intérêt privé, essentiellement à courte vue, et ont en réalité peu de
considération pour l’intérêt géopolitique ou la santé économique de leur pays.
Une fois de plus, ceci me paraît une vue exagérée, dans la mesure où il n’est
pas incompatible de servir simultanément sa nation et ses intérêts personnels,
sans jamais sacrifier la première sur l’autel des seconds.
François
Guizot n’écrivait-il pas à propos
d’un illustre diplomate et grand libéral, au chapitre XIII de ses Mémoires:
« Quelque adonné qu’il fût à son ambition et à sa fortune, M. de Talleyrand n’a
jamais été indifférent aux intérêts de la France, de sa sûreté et de sa
grandeur. Il y avait en lui du patriotisme à côté de l’égoïsme, et il cherchait
volontiers, dans le succès de la politique nationale, son propre succès. »
Ce souci du bien commun nous est confirmé par le principal intéressé, qui
s’exprime en ces termes dans la Préface de ses Mémoires: « Je
servis donc Bonaparte empereur, comme je l’avais servi consul: je le servis avec
dévouement, tant que je pus croire qu’il était lui-même dévoué uniquement à la
France. Mais dès que je le vis commencer les entreprises révolutionnaires qui
l’ont perdu, je quittai le ministère, ce qu’il ne m’a jamais pardonné. »
Quel regard portez-vous sur ces déclarations de François Guizot et de l’évêque
d’Autun? Le « diable
boiteux » encourt-il lui aussi ce courroux dédaigneux et sarcastique qui
déchaîne votre plume?
Vous
parlez bien de celui qui « évaluait lui-même à soixante millions ce qu’il
pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière
diplomatique », selon le mot de Sainte-Beuve? C’est ma foi une référence
risquée, je salue votre témérité comme il se doit. Je passe sur la citation de
ses Mémoires,
on se doute bien que lorsqu’on est « noble comme Machiavel, prêtre comme Gondi,
défroqué comme Fouché, spirituel comme Voltaire et boiteux comme le diable »,
selon le mot de Victor
Hugo, on manie avec une précision chirurgicale la rhétorique. À votre
remarque, je répondrai deux choses.
La première, c’est qu’il ne faut pas se méprendre sur François Guizot. J’aime
beaucoup l’homme d’actions, l’historien, le pourfendeur de la monarchie absolue,
moins le politique. En particulier, dans son souci de défendre l’intérêt
national, comme il l’a fait en tant que ministre, il a parfois transigé avec ses
principes. C’est l’homme des idées conservatrices sous la Monarchie de Juillet,
plus que des idées libérales. Il n’a pas hésité à mener une politique répressive
notamment suite à l’attentat de Fieschi contre le roi (1835). De plus, il mène
une violente opposition au cabinet Molé qui finit par tomber en 1837-39. Cette
attitude est très critiquable, les positions des deux hommes étaient très
proches, et c’est surtout l’ambition qui a parlé. Plus encore: s’il est un
grand libéral sur le plan intellectuel, il est aussi un interventionniste en
économie: la loi sur les chemins de fer (11 juin 1842) organise un financement
mixte entre l’État, les collectivités locales et les compagnies industrielles,
le protectionnisme douanier est renforcé.
Sur le plan politique, il s’emploie à disposer à la Chambre du plus grand nombre
possible de députés soutenant le gouvernement, notamment des fonctionnaires que
l’on pouvait révoquer s’ils votaient contre le pouvoir. Il refuse obstinément
toute réforme électorale, tout abaissement du cens. Orateur exceptionnel, trop
convaincu de la magie de son verbe, il se persuade de plus en plus qu’il a
raison partout et toujours. En 1848, le principal cri de ralliement a été: « À
bas Guizot! », et ce n’est pas totalement injustifié. Je vous
invite à lire, si ce n’est déjà fait, la biographie que Laurent
Theis lui a consacrée chez
Fayard.
De plus, Guizot, dans son souci de ne pas participer totalement au flot
d’injures à l’encontre de Talleyrand, a, sinon cherché à le réhabiliter, du
moins à pondérer un peu le jugement quasi unanimement négatif que l’on a sur
l’évêque d’Autun. Il ne faudrait pas prendre cette tentative de lui trouver des
circonstances atténuantes pour un soutien aveugle et une forme d’admiration de
Guizot pour Talleyrand. Se faire l’avocat du diable ne signifie pas épouser et
justifier tout ce que fait le diable.
La seconde, c’est que je ne partage pas votre appréciation de Talleyrand, que
vous qualifiez de « grand libéral ». Ce n’est pas parce qu’il est à l’origine de
la Charte de 1814, qu’il a construite comme une synthèse des forces en présence,
qu’il est libéral! Ce n’est pas parce qu’en exil, du fait de ses manigances
plus que de ses opinions (avait-il des opinions, d’ailleurs?) à partir de 1793,
il fréquente pendant quelques années les milieux libéraux, qu’il est libéral!
Il est d’ailleurs expulsé du territoire britannique en mars 1794, étant jugé un
homme « profond et dangereux ». Refusé par les États européens, il s’embarque
pour les États-Unis. À Philadelphie, il est en relations d’affaires avec le
financier Théophile Cazenove et Alexander Hamilton. Alexandre Baring écrit à son
père à son sujet: « J’ai une haute opinion de ses capacités, mais je doute de
son honnêteté ».
Germaine
de Staël, qui a tant œuvré pour son retour en France, n’écrit-elle pas dans
ses Considérations:
« Talleyrand avait besoin qu’on l’aidât pour arriver au pouvoir mais il se
passait ensuite très bien des autres pour s’y maintenir. » Talleyrand se sert de
ses interlocuteurs, et ce n’est pas parce qu’on est un éminent libéral qu’on en
est moins naïf sur la nature humaine. Il s’est aussi copieusement servi de
Benjamin Constant. Talleyrand n’est pas plus libéral que socialiste, pas plus
monarchiste que partisan de l’Empire. C’est une anguille qui, quand elle ne
conspire pas, trafique, pour paraphraser Chateaubriand. Autant de qualités, du
reste, pour être un grand diplomate, et il n’est pas douteux qu’il en fut un,
peut-être même le plus grand!
Notez au passage que je n’ai rien contre les libéraux qui sentent le souffre,
bien au contraire. De Mandeville à Block,
j’ai même pour eux une grande sympathie doublée d’une sorte de connivence. Mais
je ne pense pas qu’on puisse décemment inclure Talleyrand parmi eux.
Je ne cherche pas à faire dans le poujadisme, chemin vers lequel vous
souhaitez manifestement me conduire. Je suis fortement influencé, au contraire,
par la philosophie d’un autre personnage sulfureux, Machiavel.
Un auteur honni, dont on pourrait se délecter à l’infini des aphorismes,
nombreux et percutants. Ce Florentin ascète et pisse-froid, intrigant comme Mazarin ou Richelieu,
ses illustres descendants, laisse dans l’esprit commun autant de sympathie que
son quasi contemporain, le méchant roi de France Louis
XI, fort justement nommé « universelle araigne ».
Cette image d’Epinal n’est pas totalement inexacte. Mais, un peu comme Bernard
Mandeville, Machiavel a l’immense mérite de nous montrer que la politique n’est
jamais fondée sur de bons sentiments. Machiavel, c’est avant l’heure
l’anti-Rousseau. Alors que celui-ci glorifie la scène politique et ceux qui
l’incarnent, alors qu’il n’hésite pas à confier à ces derniers jusqu’à
l’exercice de la liberté individuelle de chacun, muée par le contrat social en
liberté politique, Machiavel, lui, montre que la politique est fondée sur le
mal, que le Prince ne suit que son intérêt bien compris, qu’il peut user de
fourberie, ourdir des complots, s’entourer d’aigrefins et cent fois renier sa
parole. Qu’il le doit, même, s’il veut se maintenir sur son trône. Machiavel
fait tomber le Prince, le politique et les hommes de l’État de leur piédestal.
Ceux qui réussissent en politique sont loin d’être les meilleurs; ce sont les
plus fourbes, les plus malhonnêtes, les plus vicieux.
Mais ce n’est pas tout. Machiavel a aussi, selon le mot de Pierre
Manent, fait « tomber le mur théologico-politique ». Cela signifie que la
Cité, c’est-à-dire la sphère politique, a depuis l’Antiquité été perçue comme le
seul lieu dans lequel l’homme peut accomplir ses vertus, civiques et morales.
Que c’est dans la Cité que l’homme peut manifester son excellence.
Saint Thomas d’Aquin, en « redécouvrant » Aristote quinze siècles plus tard,
fait de la pensée antique le bras armé de Dieu. Thomas prolonge Aristote. Si la
Cité incarne le bien commun, dit-il, alors le bien qu’apporte l’Église est d’une
nature supérieure, vient se surajouter et s’imposer à la Cité. Le bien « civil »
de la Cité est en quelque sorte subordonné au bien ontologique de l’Église. À la
Cité « civile », l’Église apporte la Cité de Dieu.
|
« Si l'État est une fiction,
l'intérêt général, quant à lui, n'existe pas. La seule
vérité naturelle, démontrée à la fois matériellement par le
fruit de l'histoire et moralement par l'usage de la raison,
c'est le moi. » |
D’autres auteurs, par exemple Dante ou Marsile
de Padoue, redécouvrent également, et à la même époque, Aristote,
mais dans un sens qui cherche, lui, à contenir le pouvoir régulier. Ils
objectent à l’Église l’existence d’une nature, qui dispose de droits opposables
au bien civil et religieux. Certes. Mais l’objection est bien timide, et ne
tient pas un instant face à la toute-puissance de l’Église, qui a, grâce au
thomisme triomphant, et aussi au plenitudo
potestatis des Papes, recouvert
d’un voile épais l’ensemble du champ du religieux et du politique. Elle dispose
des glaives spirituel et temporel. Innocent III en est le héraut.
Machiavel est le premier à s’opposer frontalement à cette doctrine. Il
ambitionne d’opposer à la monarchie pontificale des droits profanes, qu’il puise
dans la nature.
Pour y parvenir, Machiavel se fait l’anti-Aristote, comme Nietzsche se
voudra plus tard l’antéchrist. Loin de considérer la Cité selon sa finalité, la
recherche du bien commun, Machiavel la regarde telle qu’elle est, sans ambages,
ni fioritures. Il braque la lumière crue des lampes de flics des vieux polars
sur les révolutions, les changements de régime, les mensonges, les complots, les
manipulations, les intrigues. Il fait perdre au lecteur toute innocence. Il ne
cherche pas à faire tomber la distinction entre le bien et le mal, à imaginer un
au-delà au bien et au mal, là encore comme le tentera Nietzsche trois siècles
plus tard. Il n’efface pas du tout la distinction entre le bien et le mal. Il la
préserve au contraire. Car son propos se veut bien plus scandaleux: le bien,
pour le Prince, n’a rien à voir avec le bien collectif ou l’intérêt général.
Non, le bien, pour le Prince, est le fruit du mal. Et exclusivement le fruit du
mal.
Par conséquent, dit Machiavel, il est parfaitement absurde de chercher à
améliorer ou à perfectionner le « bien » de la Cité. C’est tout à fait
impossible. Qu’il s’agisse de faire appel à un bien supérieur que la religion se
chargerait d’apporter, ou qu’il s’agisse de faire appel à un quelconque contrat
social, comme ce sera le cas quelques années après la mort de Machiavel, avec Hobbes,
puis Rousseau.
Rechercher le bien dans la Cité, et a
fortiori au-delà, voilà de
sympathiques chimères. En réalité, dit-il, le bien public, compris comme le bien
du Prince, n’advient que sous le haut pouvoir de la violence et de la peur.
Bertrand
de Jouvenel figure assurément parmi vos auteurs de prédilection, auquel vous
avez consacré de
nombreux articles, passionnés, denses et minutieux. Vous soulignez son
exigence conceptuelle, rare et revigorante, et sa hauteur de vue sur les thèmes
qui lui sont fétiches, la liberté, la justice, la prospective, l’écologie
politique et, bien sûr, le pouvoir.
Comment résumeriez-vous les spécificités essentielles de l’œuvre de Jouvenel,
tant au plan des thèses défendues que de l’argumentaire qui les accompagne,
vis-à-vis des grands libéraux du XXème siècle: Mises,
Oppenheimer,
Hayek,
Röpke,
Lippmann?
Jouvenel
est un auteur clé, parmi les plus importants du XXe siècle.
Je ne suis pas certain que l’on puisse si facilement que cela le comparer aux
grands libéraux que vous citez. Le personnage est complexe, ne se laisse pas
facilement réduire à une seule et unique dimension, et ses idées ont largement
évolué au gré de son parcours et de ses rencontres. Son parcours est développé
avec beaucoup de qualité et d’empathie par Olivier
Dard, dans sa
biographie, sortie en 2008. Mais je crois que pour bien cerner le
personnage, il n’est de meilleure lecture que celle de son ami et en quelque
sorte disciple Éric
Roussel, dans son recueil Itinéraire 1928-1976.
Porté par « le souci d’aller au-delà de l’événement, de saisir les tendances
profondes de son temps », Jouvenel démasqua les problèmes de fond, qui devaient
mettre cinquante ans à être admis comme tels. C’est un « penseur » tout à fait
inclassable, autant journaliste, écrivain, que philosophe et intellectuel. Comme Aron,
et comme un autre auteur fétiche que vous avez très bien fait de mentionner,
Walter Lippmann.
C’est un visionnaire, sur nombre de thématiques, qui dépassent le seul champ
de la philosophie politique, comme si ce n’était pas déjà gigantesque. Jouvenel
est presque par incidence l’auteur d’un des plus grands essais de philosophie
politique, mais il est loin d’avoir consacré toute sa vie au développement de
son œuvre, il était sans doute bien trop un dandy pour cela. Je crois bien qu’à
mon modeste niveau, je lui ressemble un peu…
Une
seconde figure qui vous tient à
cœur est celle d’Anselme Bellegarrigue, héraut de l’anarchisme individualiste du
XIXème siècle, qui ne contient pas encore cette dimension syndicaliste et
collectiviste qu’on lui connaît de nos jours. Certaines de ses déclarations font
écho à la philosophie de Molinari ou
d’Ayn
Rand, sans qu’on ne puisse pour autant le tenir pour un précurseur.
Dans quelle mesure vous sentez-vous en harmonie, en tant que libéral
classique, avec les conceptions anarcho-individualistes de Bellegarrigue?
Avec
Han Ryner et Georges Palante, Anselme Bellegarrigue peut être considéré comme
l’un des pères fondateurs, sinon le premier, le plus antécédent, des fondateurs
de l’anarchisme. Qui, à l’époque, comme vous le précisez, ne contenait pas la
dimension gauchiste, syndicaliste, qu’on lui connaît depuis la fin du XIXe
siècle. L’anarchie, c’est l’état d’un peuple qui, voulant se gouverner par
lui-même, manque de gouvernement précisément parce qu’il n’en veut plus.
Un gouvernement est fondé. C’est une construction sociale, éminemment
artificielle, et en rien le fruit d’une évolution naturelle des sociétés. Or,
dit Bellegarrigue, à l’instant même où le gouvernement est fondé, il a ses
créatures, et, par suite, ses partisans; et au même moment où il a ses
partisans, il a aussi ses adversaires. La guerre civile s’explique donc, selon
lui, par un gouvernement « qui veut venir » qui se trouve face à un gouvernement « qui ne veut pas s’en aller ». Partisans et adversaires du gouvernement forment
les germes d’une guerre civile qui, tôt ou tard, éclatera au sein de la société.
Tout l’objet du combat de Bellegarrigue consistera donc à convaincre les
citoyens de renoncer d’une part à être des partisans, et de l’autre des
adversaires du gouvernement. Et par conséquent à les rendre indifférents au
gouvernement. C’est ainsi que la paix pourra être établie.
Il ajoute que si l’État est une fiction, l’intérêt général, quant à lui,
n’existe pas. La seule vérité naturelle, démontrée à la fois matériellement par
le fruit de l’histoire et moralement par l’usage de la raison, c’est le moi.
Bellegarrigue se situe à la conjonction entre mon anarcho-individualisme
(sinon individualisme tout court à la Stirner), et mon autre penseur fétiche (je
suis étonné que vous ne le mentionniez pas davantage, saperlipopette!), Franz
Oppenheimer. La généalogie du concept d’État telle qu’établie par Bellegarrigue,
n’est pas sans rappeler Oppenheimer, et plus tard Rothbard,
bien évidemment.
Vous
suggérez dans un
billet de 2008 que La
Fayette, certes probe et idéaliste, était assurément « un grand bêta »,
auquel manquait une authentique « intelligence de la situation. »
D’aucuns pourraient vous rétorquer que les plus brillants donneurs de leçons
de notre siècle, aussi diplômés soient-ils, n’arrivent pas à la cheville d’un
homme du XVIIIème siècle, aussi idiot soit-il; et que La
Fayette, quels que puissent être ses défauts, ne saurait être jugé par les
scribouillards ineptes de la fonction publique, qui vivent sur leurs rentes et
qui n’ont jamais affronté la mort pour des idéaux aussi contestables soient-ils.
Washington,
qu’on ne saurait soupçonner de complaisance, ne décrivait-il pas son compagnon
de route en ces termes élogieux et avisés: « Il possède des talents militaires
hors du commun, avec un jugement rapide et sûr. Il est entreprenant et
persévérant, sans imprudence, avec en outre un tempérament conciliant et
parfaitement sobre, toutes qualités rarement réunies dans la même personne. »
Qu’auriez-vous à dire en défense de votre appréciation mitigée des mérites et
des accomplissements de La Fayette?
Ah
si on ne peut plus troller sur un blog sans se faire mettre une fessée… Pour
aggraver mon cas, je dirais tout d’abord que Washington était en l’espèce non
seulement complaisant, mais en plus intéressé, ce qui relativise beaucoup le
poids de son propos. Du reste, je suis assez insensible aux arguments
d’autorité. Avec ce type de raisonnement (qui porte non sur ce que dit ou écrit
la personne, mais sur ce qu’elle est), aucun historien ne pourrait jamais porter
le moindre jugement de valeur sur un personnage illustre. Staline avait
du courage, une vista, une force de caractère, n’était pas un planqué. On ne
pourrait donc pas questionner son histoire et éclairer ses zones d’ombre. C’est
évidemment absurde et l’argument d’autorité est – tout comme le tribunal –
l’ennemi de la réflexion, en histoire en particulier. Gonzague
Saint Bris, auteur d’une belle biographie de La Fayette, emploie un ton
nettement plus moqueur que moi sur cet illustre personnage, soit dit en passant.
Et pourtant il l’aime et il l’admire, tout comme moi!
Puisque ce dernier tacle chatouille mes mollets, je répondrai que je ne suis
pas tant diplômé que cela, inculte dans nombre de domaines, superficiel dans
tous les autres, assurément dilettante et adepte du farniente. Par
conséquent sinon un planqué, du moins un type parfaitement incolore et à des
années-lumière du brillant éclatant des auteurs et personnages dont on a parlé.
Tout comme la quasi-totalité de ceux qui liront cet entretien. Je suis peut-être
un troll, un provocateur, mais certainement pas un donneur de leçons!
Notre entretien touche à sa fin. Aimeriez-vous ajouter quelques
mots?
Deux
choses. La première, faisons tomber les œillères qui restreignent notre champ
cognitif et celui d’autrui! Comme le disait Karl
Popper, il faut savoir confronter ses idées aux autres. J’ajouterais qu’il
faut faire preuve d’empathie, au sens strict du terme: faire siennes les
représentations d’autrui. Comprendre le raisonnement des autres, les pensées
alternatives aux siennes, est le premier pas vers la tolérance. Cela revient
donc à pratiquer systématiquement le doute méthodologique, y compris vis-à-vis
des plus grands penseurs libéraux. Je fais mienne cette citation de Constant,
qui disait: « l’intolérance, en plaçant la force du côté de la foi, a placé le
courage du côté du doute. »
En second lieu, je dirais qu’il nous faut être courageux, quelle que soient
les circonstances. Pour être libre, il n’y a qu’à vouloir. La liberté, que l’on
nous a sottement appris à attendre comme un présent des hommes, la liberté est
en nous, la liberté c’est nous. Ce n’est ni par la révolution, ni par
l’élection, qu’il faut procéder pour l’atteindre. Tout cela n’est que du
« dévergondage », pour employer l’expression de Bellegarrigue. Or, la
liberté est honnête et on ne l’obtient que par la réserve, la sérénité, le
doute, l’empathie et la décence.
|
|
Du même
auteur |
▪
Première partie d'un entretien avec Copeau à propos
du libéralisme classique, de la porno, de la notion
d'intérêt général et du leadership
(no
340 – 15 mars 2016)
▪
Seconde partie d'un entretien avec Serge Schweitzer :
la mondialisation capitaliste et la défense morale de la
liberté(no
339 – 15 février 2016)
▪
Première partie d'un entretien avec Serge Schweitzer
: les vertus du libéralisme et de l’entrepreneuriat
(no
338 – 15 janvier 2016)
▪
Entretien avec Cécile Philippe sur le keynésianisme,
le modèle social français et le principe de précaution
(no
337 – 15 décembre 2015)
▪
Entretien avec François-René Rideau sur les
fondements épistémologiques de la praxéologie - huitième
partie
(no
336 – 15 novembre 2015)
▪
Plus...
|
|
Première
représentation écrite du mot « liberté » en Mésopotamie,
environ 2300 av. J.-C. |
Le Québécois Libre
En faveur de la liberté individuelle, de l'économie de
marché et de la coopération volontaire depuis 1998.
|
|