Montréal, 5 août 2000  /  No 65
 
 
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Scott Reid est l'auteur de deux livres sur la politique canadienne. Il vit à Ottawa.
 
NUMÉRO SPÉCIAL:
NOTRE TRADITION LIBÉRALE
   
LA TRADITION INDIVIDUALISTE
CANADIENNE
 
par Scott Reid
  
  
          L'hiver dernier, la brasserie Molson a réussi un coup publicitaire au Canada anglais avec une annonce télévisée qui montrait un « Joe Canadian » déclamant, sur un ton patriotique, ce qui différencie le Canada des États-Unis. À la suite de cet énorme succès, Molson a récidivé avec une nouvelle publicité mettant en vedette de jeunes Canadiens tatoués et percés de diverses façons, qui expliquent que « les Canadiens sont humbles » et « les Canadiens sont paisibles » pendant qu'on voit d'autres jeunes tatoués et percés qui participent à des partys rave, font des acrobaties sur des planches à neige, etc. Le message est clair: les jeunes Canadiens brisent tous les stéréotypes concernant le penchant canadien à la docilité et à la déférence. Donc, S.V.P., buvez notre bière. 
 
          Qu'en est-il toutefois des générations précédentes, dont on se moque présumément des valeurs? Étaient-elles réellement porteuses des valeurs qu'on rejette dans cette publicité? A-t-on vraiment des indications qui démontrent que les Canadiens dans leur ensemble ont chéri les caractéristiques qui sont l'objet des sarcasmes des bonnes gens de chez Molson? 
  
La théorie orthodoxe de l'identité canadienne 
  
          Traditionnellement, la réponse a été oui, et l'argumentation pourrait se résumer comme suit: Les pays comme le Canada et les États-Unis qui n'ont pas d'unité ethnique ou religieuse sont plutôt unis par des valeurs civiques communes. Ces valeurs ont été amenées par les premiers colons et se sont rapidement imposées dès la période initiale de peuplement. Dans les colonies américaines, les premiers habitants furent des non-conformistes religieux fuyant les persécutions en Europe et leurs valeurs ont été renforcées et cimentées par la révolution de 1776. Dès cette période, les États-Unis furent donc une société d'individualistes religieux, moralisateurs et plutôt intolérants.  
  
          Par contraste, le Canada a développé une culture civique issue de l'union de deux peuples vaincus, les Canadiens français abandonnés par la France après 1759 et les Loyalistes qui ont fui la révolution américaine 20 ans plus tard. Les deux groupes rejetaient explicitement l'individualisme des Américains et ont plutôt adopté des valeurs fondées sur la stabilité, le traditionalisme et la déférence envers l'autorité. Conséquemment, les Canadiens sont plus collectivistes, ont plus de compassion et tolèrent plus la diversité que les Américains. Ces caractéristiques ont été renforcées par les arrangements politiques intercommunautaires de Baldwin et Lafontaine. La Constitution de 1867 les a coulées dans le ciment.  
  
          Cette théorie a été répétée tellement souvent au cours des 40 dernières années par des auteurs tels que Louis Hartz, Seymour Martin Lipset, Edgar Friedenberg et John Ralston Saul qu'elle est devenue une orthodoxie canadienne. M. Saul (NDLR: l'époux de la gouverneure générale Adrienne Clarkson) va même jusqu'à détecter les racines spirituelles du système de santé public canadien dans les compromis politiques de la période qui va des rébellions de 1837 à la Confédération. Tous ces auteurs insistent pour dire que les Pères de la Confédération entrevoyaient une société incarnant une vision centralisatrice et respectueuse de l'autorité qui la distinguerait fortement des États-Unis. 
  
Une vision différente 
  
          Il est vrai que les Pères envisageaient de construire une société profondément différente de celle au sud de la frontière. Mais leur vision n'avait pas grand-chose à voir avec l'anti-individualisme ou avec un quelconque rejet du libéralisme américain. En 1864, lorsque les plus importantes conférences menant à la création de la Confédération canadienne eurent lieu, la vision proposée découlait des principes du libéralisme britannique, qui connaissait alors son apogée au 19e siècle, et du rejet d'un système américain qui avait – nonobstant sa belle rhétorique libérale – perpétué l'esclavage, les taxes élevées, la guerre civile et la violation des droits civiques et des libertés économiques en période de guerre. Les débats sur le projet de Confédération dans les diverses législatures coloniales portèrent principalement sur la nécessité de préserver la liberté d'un chaos comme celui qui était survenu aux États-Unis. Les orateurs insistèrent les uns après les autres sur l'importance de la monarchie, du respect de la loi et d'un gouvernement central fort et stable. Mais ils le faisaient parce qu'ils percevaient ces institutions comme ayant une valeur purement instrumentale en tant que gardiens les plus sûrs de la liberté.  
  
  
     « La coupe de cheveux et les vêtements ont changé, et les tatouages ne sont plus seulement pour les marins, mais les nouveaux Canadiens branchés du 21e siècle ne sont peut-être pas aussi étrangers aux valeurs de leurs aïeux qu'ils l'imaginent. » 
 
 
          Voici par exemple ce que disait le futur premier ministre canadien Charles Tupper (1896) devant l'Assemblée de la Nouvelle-Écosse le 10 avril 1865: « Il est nécessaire que nos institutions soient placées sur une base stable si nous devons avoir cette sécurité pour la vie, la propriété et la liberté individuelle qui est si désirable dans tout pays. » 
  
          David Christie, un membre du Conseil législatif canadien, expliqua devant ses collègues que « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur (« life, liberty and the pursuit of happiness ») sont les droits inaliénables de l'homme et pour protéger ces droits, le gouvernement a été institué parmi les hommes, dérivant ses justes pouvoirs du consentement des gouvernés. Voilà le secret de la force de la Constitution britannique... » Christie avait copié les mots de Jefferson, mais l'avait fait pour souligner à quel point les institutions américaines avaient échoué en tentant de se conformer aux idéaux qui les animaient, alors que le système parlementaire de type britannique avait, lui, réussi.  
  
         Richard Cartwright, qui deviendra plus tard ministre des Finances sous Wilfrid Laurier, déclara en s'adressant au président de l'Assemblée législative canadienne que « Quant à moi, Monsieur, j'avoue franchement que je préfère la liberté britannique à l'égalité américaine. » Ce sentiment est exactement l'inverse de ce qui est selon les élites actuelles le principe fondamental de l'identité canadienne. Ce sont les Américains qui sont censés favoriser la liberté individuelle et les Canadiens qui sont censés favoriser l'égalité ainsi que l'intervention étatique massive nécessaire pour l'imposer.  
  
          Cartwright continue ainsi d'expliquer ce qu'il préfère: « J'aime mieux être le sujet d'un monarque héréditaire qui n'ose pas pénétrer la cabane du paysan le plus pauvre sans sa permission ... que l'électeur libre et souverain d'un président autocratique dont l'un des ministres peut se vanter du pouvoir d'emprisonner un homme à New York ou un autre à St-Louis en faisant simplement sonner une cloche! » Cartwright fait ici référence à une déclaration sinistrement célèbre de William Seward, secrétaire d'État du président Lincoln, qui s'enorgueillissait du fait que les pouvoirs d'urgence qui lui avaient été conférés durant la guerre lui donnaient la capacité de faire arrêter tout citoyen de New York au Missouri par le simple toucher d'une cloche sur son bureau.  
  
Une aristocratie de vertu et de talent 
  
          D'Arcy McGee, l'ex-fénian devenu l'un des principaux partisans du plan de Confédération, informa l'Assemblée législative qu'« il n'y a sur la surface de la terre aucun peuple plus libre que les habitants de ces colonies ». Il lança un appel aux citoyens pour qu'ils se montrent déférents, mais déférents seulement à l'égard de la règle de droit: « Il devrait y avoir un respect de la loi... la vertu de l'obéissance civile, obéir la loi par égard pour la loi; même lorsque sa conscience parvient à convaincre un homme que la loi est erronée dans certains cas, il ne doit pas placer sa volonté individuelle au-dessus de la volonté du pays telle qu'exprimée à travers ses organes constitutionnels. » 
  
          Dans le contexte de la Guerre civile américaine qui faisait toujours rage au moment où McGee présentait ce discours, on peut facilement comprendre une telle importance donnée au respect de la Constitution. Mais lorsque vient le temps de parler de déférence envers tout autre autorité que la loi, McGee change de ton et ses mots semblent avoir été directement copiés sur ceux de Ralph Waldo Emerson ou d'un autre des fameux individualistes américains de cette époque: « Nous n'avons d'autre aristocratie que celle de la vertu et du talent, qui est la seule vraie aristocratie, dans le sens ancien et véritable du terme. » Après cette phrase, son discours fut interrompu par des acclamations et applaudissements.  
  
          La coupe de cheveux et les vêtements ont changé, et les tatouages ne sont plus seulement pour les marins. Mais les nouveaux Canadiens branchés du 21e siècle ne sont peut-être pas aussi étrangers aux valeurs de leurs aïeux qu'ils l'imaginent.  
 
 
 
 
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