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Et puis la rhétorique des luttes ouvrières commence à prendre de l'âge, vous ne trouvez pas? Duplessis est définitivement mort, tout le monde sait que les fonctionnaires se plaignent souvent le ventre plein, et les leaders syndicaux ressemblent de plus en plus à des antiquités mal décapées. Mais la loi — qui, soit dit en passant, date de la première moitié du siècle — est ainsi faite: elle contraint les dissidents à rentrer dans le rang, en payant la cotisation obligatoire et en serrant les dents, ou alors elle les invite à sacrer leur camp. Le Code du travail nous oblige à être soit blanc, soit noir. Il n'y a strictement rien entre les deux. Pas de nuances, pas de différences. Si on n'est pas en faveur de la syndicalisation, c'est qu'on est contre les travailleurs. Il faut avouer que ça a l'avantage d'être facile à comprendre. Je ne suis ni pour les travailleurs, ni pour les entreprises. Il y a autant de crétins, de bons gars et de nonos d'un bord comme de l'autre. Et puis de toute façon, je n'aime pas les westerns, c'est trop poussiéreux. Je suis contre les monopoles, c'est très différent. En fait, ça n'a rien à voir. Pour quelle raison les employés doivent-ils accepter d'être traités comme des numéros par un syndicat qui poursuit ses propres intérêts corporatistes avec au moins autant de zèle qu'il met à s'occuper des conditions de travail de ses membres? Pourquoi empêcher des travailleurs de se négocier, directement avec leur patron, des avantages particuliers? Est-ce que tout le monde veut travailler de 9 à 5, du lundi au vendredi? Est-ce que tout le monde veut être payé de la même manière? Qu'est-ce qu'on fait si Untel préfère travailler 4 jours et gagner un peu moins pour s'occuper de ses enfants? On force tout le monde à travailler seulement 4 jours? Come on! Ça prend plus d'imagination que ça, dans la vie. Ça prend toutes sortes de monde... Nous ne pouvons pas tous vouloir les mêmes conditions de travail, tout simplement parce que nous n'avons pas tous les mêmes besoins et les mêmes préoccupations. Certains veulent une assurance dentaire, d'autres préfèrent des actions. Il y en a qui utilisent le service de garderie en milieu de travail, d'autres qui ont besoin de temps pour prendre soin de leurs parents âgés. Et pour l'employeur aussi, il y a des avantages à la négociation sans intermédiaire. Une entreprise plus souple, moins bureaucratisée, est forcément plus performante. Des employés qui trouvent chacun leur compte dans la formule personnalisée de rémunération sont plus heureux au travail, ils s'absentent moins souvent et leur motivation grimpe en flèche. Pour régler les difficultés, on peut toujours faire comme les grandes personnes et s'en parler, au lieu de bouder dans son coin en se garrochant des griefs par la tête. Je ne suis pas en train de rêver en couleurs, mais de rendre compte d'une situation qui existe depuis bon nombre d'années aux États-Unis et qui a la particularité d'être toujours plus populaire. Ce n'est pas pour rien que leur taux de syndicalisation est en mode decrescendo depuis près de vingt ans (ils sont maintenant à moins de 15% et nous, au Québec, à plus de 40%). Peu importe la méthode, il y en aura toujours qui ne seront pas satisfaits. Mais comme dans n'importe quel domaine, il n'y a pas de recette miracle. Une chose est sûre cependant: le monopole syndical, entretenu par un gouvernement qui a désespérément besoin de ce beau gros paquet de votes, ne fait rien pour aider. Ce n'est pas en empêchant les gens de s'entendre entre eux qu'on bâtit une société solide et dynamique. Le monopole syndical n'est qu'une barrière au droit des individus responsables de poursuivre librement leurs intérêts; une barrière qui ne profite qu'à un groupe d'intérêt bien restreint. C'est pour ça que je suis contre.
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