Montréal, 8 juin 2002  /  No 105  
 
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Christian Michel est propriétaire du site Liberalia.
 
PHILOSOPHIE LIBERTARIENNE
 
SUR LE DROIT DES JUIFS
D'OCCUPER LA PALESTINE
 
par Christian Michel
  
  
          La légitimité que revendique l'État d'Israël à occuper la Palestine se fonde sur cinq types d'arguments. J'essaierai de les résumer le plus fidèlement possible ici, puis de les commenter un par un.
 
1. L'argument du niveau plus élevé de civilisation 
  
          Israël est une démocratie libérale, avec une population hautement éduquée, occidentalisée, capable de prouesses technologiques. Les immigrants ont fait un verger d'une terre que les Palestiniens laissaient en friche. Ses voisins sont des États féodaux ou des dictatures, souvent ne prenant même pas la peine de le nier.   
  
          Le fait ne souffre d'aucune discussion. La question est de savoir si un plus haut degré dans l'évolution de la civilisation légitime la colonisation. Nos ancêtres s'installant en Afrique et en Asie, plus récemment les Blancs d'Afrique du Sud, le croyaient. Ils se fondaient, non pas sur une logique libérale du Droit (qui serait la mienne), mais une logique utilitariste, que beaucoup de libéraux adoptent par ailleurs: la prospérité légitime la violation du Droit. Les Européens ont effectivement apporté à ces peuples d'énormes bienfaits sous forme de travaux publics, d'hygiène et d'éducation. Cependant, lorsque la tentative de colonisation est rejetée, armes à la main, comme par les Palestiniens depuis 1946, l'argument du bienfait est difficile à soutenir. 
  
2. L'argument de la mauvaise conscience 
  
          Le peuple juif a tant souffert qu'il a mérité enfin un pays. Les Occidentaux, qui ont persécuté les Juifs au moins sporadiquement pendant des siècles, leur doivent un soutien inconditionnel à titre de réparation.  
  
          L'argument serait plus valable, me semble-t-il, si les Juifs réclamaient un archipel d'États souverains entre la Volga et la Tamise, sur le principe du « persécuteur/payeur ». La question d'une génération d'innocents expiant les fautes de leurs ancêtres soulève de toute façon d'immenses problèmes éthiques, mais ce qui est clair, en revanche, est que les Palestiniens, peu coupables d'agressions au cours des siècles contre la petite minorité juive qui demeurait dans le pays, n'ont pas à payer pour les crimes des Européens. 
  
3. L'argument du sanctuaire 
  
          Les Juifs de la diaspora ne veulent plus dépendre de pays qui ne leur ont pas toujours offert une hospitalité bienveillante au cours de l'histoire.  
  
          Cet argument est légitime, si l'on accepte le droit à l'indépendance de n'importe quel peuple. La revendication du peuple juif est singulière, cependant, en ce qu'elle ne réclame pas la sécession d'un territoire qui serait déjà le sien, mais l'envahissement d'un territoire déjà occupé par d'autres. La sanctuarisation de ce territoire suppose donc résolu le problème de cette occupation, c'est-à-dire l'acceptation sans réserve de l'État d'Israël par ses populations autochtones et ses voisins. Par définition, aucun pays en conflit armé n'est un sanctuaire. La démonstration nous en est donnée tous les jours. Les Juifs voulaient un État en 1946 pour y être en sûreté et ne plus dépendre de la bonne volonté de gouvernements étrangers. Le paradoxe aujourd'hui est que les Juifs sont en sûreté partout dans le monde, sauf en Israël, et la survie de cet État dépend entièrement de la bonne volonté de ses amis étrangers. 
  
          Même si Israël était en paix, il ne serait un sanctuaire que pour ceux qui y résident déjà. Les Juifs persécutés dans un autre pays ne recevraient pas nécessairement le droit d'y émigrer (ainsi les Juifs d'URSS, avant que les Américains n'exigent pour eux cette autorisation dans le cadre des accords d'Helsinki). L'argument du sanctuaire me paraît donc assez bancal. 
  
4. L'argument historique 
  
          Pendant un millier d'années, jusqu'à l'an 73 de notre ère, un État juif (parfois vassal de l'étranger) a occupé une terre correspondant plus ou moins à l'État d'Israël contemporain. Cet État a été dissous par suite de conquête, le peuple exilé. Israël a le droit de reconstituer ce passé.  
  
          Là encore, le fait est avéré. Mais utilisé tel quel pour légitimer l'éviction des Palestiniens et faire place aux héritiers spirituels de ceux qui sont partis il y a 2000 ans, cet argument historique créerait de dangereux précédents. Après tout, les Amérindiens ont occupé l'Amérique, les Bushmen l'Australie, les Maoris la Nouvelle-Zélande, bien plus longtemps que les Juifs Israël. Plus près de nous, les Allemands sont restés un millénaire en Prusse, et presque autant en Silésie. Tous ont été dépossédés de leur pays plus récemment que les Juifs du leur. Comment refuser à ceux-là ce qu'on accorde à ceux-ci? 
  
5. L'argument de la Terre Promise 
  
          Si l'on en croit le livre de l'Exode, un des cinq qui composent le texte fondateur du judaïsme, Dieu a conclu une Alliance avec le peuple juif et lui a promis une terre, celle où se situe aujourd'hui l'État d'Israël.   
  
          Contrairement au Coran, aux écrits du Bouddha, etc., la Bible hébraïque n'est pas seulement un recueil de préceptes à appliquer dans sa vie, c'est un récit historique. C'est pourquoi Jérusalem est mentionnée plus de 600 fois dans la Torah (800 fois dans la Bible chrétienne), mais la Mecque seulement 2 fois dans le Coran (avec quelques allusions supplémentaires), Médine, 5 fois, et Jérusalem évidemment pas (pour une recherche d'occurrences, voir: Le Saint Coran: Recherche Lexicographique). Les chrétiens et les Juifs progressistes interprètent cette promesse de la Terre Promise de manière symbolique, comme un niveau de conscience plus élevé à atteindre, un royaume intérieur « qui n'est pas de ce monde ». Mais beaucoup d'autres chrétiens et Juifs s'en tiennent à une lecture littérale du texte. Sabbath après sabbath, en lisant leur livre sacré, les Juifs entendent rappelée la promesse divine de leur installation en Palestine.  
  
     « L'argument de la Terre Promise est irrationnel et irrecevable pour ceux qui ne croient pas au Dieu de la Torah. Mais, paradoxalement, c'est celui qui pèse le plus lourd dans le conflit avec les Palestiniens. »
 
          L'argument de la Terre Promise est irrationnel et irrecevable pour ceux qui ne croient pas au Dieu de la Torah. Mais, paradoxalement, c'est celui qui pèse le plus lourd dans le conflit avec les Palestiniens. J'y vois deux raisons. D'abord, il permet de contourner l'argument historique. Les peuples évincés de leur terre qui voudraient la retrouver ne peuvent pas se prévaloir du livre le plus vendu dans le monde qui la leur attribue. Fondée dans la Torah, la revendication d'Israël ne crée pas de précédent juridique pour les Indiens, les Maoris, et autres Allemands. Ensuite, l'argument biblique est repris par 50 millions de chrétiens américains. Les Européens ne s'en rendent pas suffisamment compte, encore moins les Arabes. Les États-Unis sont profondément religieux, le seul pays industrialisé où l'on tient encore des débats passionnés sur l'avortement, sur la prière à l'école et l'enseignement du darwinisme. Le fameux lobby juif est évidemment influent dans les médias et à Hollywood, mais il ne pourrait à lui seul endoctriner un si grand pays. Il se trouve que les Américains lisent la Bible, sérieusement, et ils y apprennent que Dieu a donné à Israël une terre entre le Néguev et le Golan; la lui refuser serait aller contre les desseins de Dieu. Fin du débat. 
  
          Même les fondamentalistes américains, cependant, n'auraient pu cautionner ces dernières années la politique expansionniste israélienne sans l'insondable stupidité et incompétence d'Arafat et de ses acolytes. Avec de tels dirigeants, les Palestiniens ne pouvaient gagner, les Israéliens ne pouvaient perdre. Lorsque les États-Unis déclarent la guerre à Saddam, puis ensuite au terrorisme, il faut être idiot ou suicidaire pour prendre le parti de Saddam et lancer des actions terroristes. 
  
          Arafat n'a pas compris que le conflit ne pouvait être résolu en sa faveur que si l'opinion publique mondiale lâchait Israël. Au concours du meilleur martyr, les Palestiniens avaient toutes les cartes devant un peuple juif devenu « sûr de lui et dominateur », selon le mot de De Gaulle. À chaque scandaleuse provocation israélienne (mépris des décisions de l'ONU; continuation des implantations dans les territoires occupés, même après les accords d'Oslo; marche de Sharon sur le Mont du Temple...), les Palestiniens pouvaient répondre par des encerclements pacifiques de colonies, des marches au flambeau sur Jérusalem, des manifestations de femmes et d'enfants devant les tanks de Tsahal et les caméras de CNN.  
  
          Avec le vieux fond d'antisémitisme en Occident, l'attrait du pétrole arabe, l'idéologie tiers-mondiste des intellos et des médias, leur cause était gagnée d'avance. Les Palestiniens ont préféré se donner le mauvais rôle. Avec un dossier juridique et moral en béton, ils ont perdu leur procès. Pendant longtemps, j'épousais leur cause. Je pense aujourd'hui qu'elle ne mérite plus d'être défendue. Ils perdront une terre que leurs dirigeants n'ont pas su leur garder. Je le dis avec tristesse, en pensant à tous ces déportés, victimes des folies de leur propre gouvernement, à des amis allemands, dont la famille était depuis des siècles à Königsberg, la ville de Kant, chassés pour faire place à des Russes; en pensant à des dirigeants palestiniens humanistes, tel Sari Nusseibeh; en relisant les poèmes de Mahmoud Darwich... 
  
          Mais c'est pour cela aussi, n'est-ce pas, que nous sommes libertariens. Pour que la culture et l'Histoire soient une source d'inspiration personnelle, qu'elles ne deviennent jamais le destin collectif dans lequel nous entraînent malgré nous des canailles politiques. 
  
 
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